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Comment les Guinéens s’approprient le port du masque


L’épidémie de Covid-19 a touché la Guinée le 12 mars 2020, entraînant la déclaration de l’état d’urgence sanitaire le 16 mars 2020 et l’obligation du port du masque le 18 avril 2020. L’Organisation mondiale de la santé a émis de nombreuses recommandations insistant sur l’importance du port du masque pour protéger les individus contre la contamination et la propagation de la Covid-19.

Nous réalisons depuis le mois de mai 2020 des enquêtes afin de suivre l’évolution et l’appropriation des mesures prises pour lutter contre l’épidémie de Covid-19 dans les villes de Conakry, Mamou et Forécariah, dans le cadre du projet de recherche « L’ombre portée d’Ebola sur l’épidémie de SARS-CoV-2. Analyse des politiques publiques, des pratiques des acteurs et les représentations populaires relatives à la Covid-19 pour une meilleure réponse guinéenne à la pandémie ».

Ce projet coordonné par Frédéric Le Marcis est mené au Centre d’étude de recherche et de formation en infectiologie de Guinée (CERFIG) par une équipe composée de chercheurs en sciences sociales de l’Institut de recherche pour le développement, de l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia (UGLSC) et du Centre national de formation et de recherche en santé rurale de Maférinyah (CNFRS). Il s’inscrit dans le projet de recherche-action en appui à la riposte africaine à l’épidémie de Covid-19 (ARIACOV) coordonné par l’IRD et financé par l’Agence française de développement (AFD), et reçoit également le soutien de l’AMREF (Projet Riposte Covid-19 Guinée Sénégal, financement AFD).

Ces enquêtes montrent qu’en Guinée, l’usage du masque observé auprès de la population et des acteurs de santé a évolué tout au long de l’épidémie. Si l’expérience de l’épidémie d’Ebola et la diffusion de nouvelles alarmantes par les médias internationaux et locaux se traduisent d’abord par l’adoption spontanée mais non systématique du port du masque, on remarque par la suite que la population comme les soignants négocient largement le port du masque et, pour une grande partie, l’abandonnent au fur et à mesure que la Covid-19 apparaît comme moins menaçante dans le pays.

Une appropriation rapide du port du masque

Dès l’annonce de l’obligation du port du masque, le secteur artisanal, les ONG et le secteur industriel ont réagi rapidement pour produire, financer, distribuer et vendre des masques.

Le circuit de fabrication et de distribution des masques fait intervenir de nombreux acteurs et témoigne de la capacité d’adaptation et d’innovation des populations face à la Covid-19. Les masques artisanaux apparaissent mieux adaptés aux conditions économiques et sociales : lavables et portables plusieurs fois, ils sont finalement moins chers.

Les masques sont personnalisés et deviennent un support de communication ou d’expression pour les individus. L’imposition du port des masques apparaît également comme une opportunité. En effet, elle est devenue une source de revenus pour les marchands. Elle l’est aussi, aux yeux de la population, pour certains agents des forces de l’ordre chargés d’imposer son port au travers de contrôles et d’amendes.

Port du masque et logiques non sanitaires

Plus les mois passent, plus le port du masque passe d’une mesure de gestion du risque épidémique à une mesure de gestion d’un risque d’une autre nature : il est porté pour éviter l’amende ou le racket des forces de l’ordre, ou devant son chef de service pour éviter une réprimande. Ainsi, après une période d’appropriation du masque, ce dernier est désormais négocié selon de multiples logiques. Le refus du port du masque est également mis en avant comme un signe de mécontentement à l’égard des forces de l’ordre et des autorités politiques, notamment dans les provinces qui ont été marquées par des violences suite à l’imposition de mesures coercitives en lien avec la riposte contre la Covid-19.

C’est notamment le cas à Kindia (4 juin 2020), où le renforcement des sanctions contre le non-port du masque s’est soldé par des manifestations, et à Coyah (12 mai 2020), où les contrôles abusifs du port du masque par les autorités et l’installation d’un barrage ont donné lieu à des violences qui ont coûté la vie à six personnes.

Un abandon relatif du port du masque

Aujourd’hui, le masque est peu usité en Guinée, d’autant plus qu’il présente de nombreuses contraintes. Difficile à porter dans la durée, il est souvent mal placé et sa manipulation se fait sans précautions suffisantes. Concernant les soignants, le masque est rarement utilisé lors d’une interaction avec un collègue, sauf si ce dernier est un supérieur hiérarchique. Avec les patients, plus la familiarité est grande entre le soignant et le soigné, moins le port du masque est observé (hors consultation ORL ou dentaire).

Un membre du personnel médical portant un masque et un équipement de protection individuelle devant un patient atteint de la Covid-19, au service des maladies infectieuses de l’hôpital Donka à Conakry le 13 mai 2020.
Cellou Binani/AFP

Dans ce contexte, il est important de comprendre les causes du relâchement général du port du masque par la population et les soignants. Tout d’abord, la politique de riposte contre la Covid-19 est focalisée sur la région du grand Conakry, ce qui contribue à l’idée que le risque posé par la Covid-19 ne concerne pas le reste de la Guinée. Cette perception conduit à une application différenciée du port du masque dans les contextes ruraux.

De plus, l’absence d’une diffusion réellement massive et rapide d’un modèle de masque homologué par les autorités sanitaires guinéennes participe à la fois à la diminution du port du masque et à une surabondance de produits variés et parfois non conformes. Ajoutons que la période électorale a occupé les esprits avec le référendum et les législatives du 22 mars 2020, puis la présidentielle du 18 octobre 2020, et a placé au second plan le risque épidémique.

Le faible nombre de cas positifs et de victimes a mené à une reconsidération de la dangerosité de la Covid-19 par la population. D’où une baisse notable du respect des mesures barrières, dont la pertinence ne semble pas s’imposer. Enfin, le sentiment que le port du masque constitue une opportunité pour les forces de l’ordre et les marchands plus qu’un outil de gestion du risque épidémique a également participé au relâchement de la pratique.

Remobiliser l’opinion publique sur l’intérêt du port du masque

Il convient donc de dépasser la dimension coercitive de l’application de la mesure pour aider à la réappropriation du port du masque via une logique de protection sanitaire. Le rappel de l’intérêt du port du masque devrait être associé à celui de l’importance du lavage des mains et devrait s’inscrire dans un réinvestissement important dans la communication sur l’épidémie.

Il est nécessaire de prendre en compte l’évolution des savoirs concernant la Covid-19 (contamination, soins, vaccination) afin de proposer une prise en charge optimale de la maladie, mais également d’informer la population. Obtenir l’adhésion des habitants aux mesures de prévention suppose de leur donner les moyens d’en comprendre les logiques. Il importe d’inviter plus régulièrement les acteurs guinéens de la santé et/ou de la recherche dont la légitimité dans le domaine est établie (spécialistes en maladies infectieuses, chercheurs) à rendre compte en langues nationales de l’état des connaissances sur la pandémie.


Avec la contribution de : Fanny Attas (rédaction, édition), Sékou Kouyaté, Tidiane Barry, Bienvenu Salim Camara, Laurent Niouma Koniono, Marie Yvonne Curtis, Christine Timbo Songbono, Foromo Timothée Beavogui, Paul Théa (réalisation des enquêtes).



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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